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7 Avril 2026

L'UE doit agir en faveur des civils soudanais après trois ans de conflit

Madame la Présidente von der Leyen,

Alors que nous commémorons le troisième anniversaire du conflit dévastateur au Soudan, nos organisations appellent une nouvelle fois l'Union européenne (UE) et ses États membres à prendre des mesures d'urgence pour protéger les civils et garantir que les auteurs des violations graves et persistantes des droits humains soient traduits en justice. 

Le conflit au Soudan entre les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF), qui a éclaté en avril 2023, continue d'être une guerre dévastatrice pour les civils. Les civils, notamment les acteurs de la société civile, sont délibérément pris pour cible par les deux parties belligérantes. Les cellules d'intervention d'urgence (ERR), les militants, les journalistes, les professionnels de santé, les travailleurs humanitaires, les défenseur⸱ses des droits humains (DDH), les civils opposés à la guerre et ceux considérés comme étant alignés sur les forces adverses sont victimes d'agressions, de harcèlement, de détentions arbitraires et d'assassinats. Cette offensive incessante empêche toute possibilité d’établir les véritables responsabilités et empêche toute forme de transition politique menée par des civils ou fondée sur les droits humains. 

Au cours des derniers mois, les RSF ont continué à commettre des atrocités à grande échelle. Au cours de leur offensive finale sur El Fasher, les RSF ont procédé à des bombardements quotidiens, contraignant les habitants encore présents dans la ville à se réfugier dans une zone de plus en plus restreinte, tandis que les forces consolidaient leur siège, obligeant la population, y compris les enfants, à survivre en se nourrissant de fourrage pour animaux. Lorsqu’elles ont pris le contrôle d'El Fasher, les RSF ont massacré des civils et des combattants non armés qui tentaient de fuir la ville, ont commis des violences sexuelles généralisées à l'encontre de femmes et de filles, et ont pris de nombreuses personnes en otage, exigeant une rançon de la part de leurs proches en échange de leur libération.  

La région du Kordofan et les États du Nil Bleu sont le nouvel épicentre du conflit. Alors que les combats s'intensifient, les civils des villes de la région sont assiégés, privés d'accès à l'aide humanitaire et aux services de première nécessité, exposés au risque de bombardements incessants et dans l’impossibilité de se mettre en sécurité. Tandis que les RSF continuent de mener des attaques contre des villes stratégiques, notamment El Obeid, il y a un risque important qu’elles reproduisent dans cette région des atrocités similaires à celles perpétrées à El Fasher. 

La mission d'enquête des Nations unies (février 2026) et la mission d'enquête conjointe de la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples (octobre 2025) ont toutes deux fait état d’exactions graves et massives à l'encontre de civils et ont souligné la nécessité urgente d'une action internationale rapide pour protéger ces derniers. À la suite du rapport de la Mission d'enquête des Nations unies qui a mis en évidence les « signes caractéristiques d'un génocide » à El Fasher, le Groupe restreint sur le Soudan au Conseil des droits de l'homme des Nations unies (CDH) – composé de l'Allemagne, de l'Irlande, des Pays-Bas, de la Norvège et du Royaume-Uni – a annoncé la création d'une nouvelle coalition pour la prévention des atrocités au Soudan.  

Les conclusions du Conseil des affaires étrangères de l'UE adoptées en octobre 2025 ont mis en avant des exigences importantes concernant la protection des civils, l'État de droit, la responsabilité, le respect du droit international humanitaire et des droits humains, et ont imposé des mesures restrictives à la suite du siège brutal et de la prise d'El Fasher par les RSF. Pourtant, la réaction de l'UE reste en décalage avec la gravité de la crise et les atrocités commises à l'encontre des civils par les belligérants. 

À l'approche du troisième anniversaire du conflit et de la conférence internationale prévue à Berlin, nos organisations appellent l'Union européenne et ses États membres à respecter concrètement les engagements qu'ils ont pris [1] et à agir avec détermination et de manière stratégique pour défendre les droits humains de toutes les personnes touchées par ce conflit dévastateur au Soudan : 

Protéger les civils 

  • Donner la priorité à des mesures efficaces en faveur de la protection des civils et prendre des dispositions pour mettre en œuvre l'engagement pris dans les conclusions du Conseil des affaires étrangères visant à « promouvoir des mesures concrètes pour la protection des civils et des infrastructures civiles », notamment en rejoignant la coalition nouvellement créée pour la prévention des atrocités et en tirant parti de la dynamique qu'elle a créée. 
  • Utiliser tous les moyens dont disposent l'Union européenne et ses États membres pour réagir de toute urgence aux graves violations des droits humains et du droit international humanitaire commises au Soudan, et pour demander des comptes aux auteurs de ces violations. 
  • Saisir l'occasion offerte par la conférence ministérielle sur le Soudan, prévue le 15 avril à Berlin, pour redoubler d'efforts en faveur de la protection des civils, de la mise en cause des responsables des violations, ainsi que de l'aide humanitaire aux personnes touchées par le conflit au Soudan et déplacées dans la région. 
  • Veiller à ce que la situation des femmes et des filles au Soudan, et en particulier en ce qui concerne les violences sexuelles incessantes perpétrées dans le cadre du conflit, soit au cœur des discussions de la conférence de Berlin et des efforts visant à résoudre le conflit soudanais. 
  • Appeler tous les pays, y compris les Émirats arabes unis (EAU), à respecter l'embargo sur les armes décrété par le Conseil de sécurité des Nations unies à l'encontre du Darfour, en s'abstenant de tout transfert d'armes et de munitions aux Forces armées soudanaises, aux Forces de soutien rapide et aux autres acteurs armés. Veiller à ce que tous les pays et toutes les entités qui ont violé l'embargo sur les armes au Darfour soient tenus pour responsables. 
  • Œuvrer au sein du Conseil de sécurité des Nations unies pour étendre le régime d'embargo sur les armes qui s'applique actuellement au Darfour au reste du Soudan. 
  • Augmenter les fonds d'urgence destinés à l'aide humanitaire au Soudan ainsi que dans les camps de réfugiés des pays voisins. 
  • Veiller à ce que les services sociaux bénéficient d'un soutien suffisant pour les urgences et apporter une aide spécifique aux mécanismes de protection, de prise en charge, de traitement et d'accompagnement des victimes de violences sexuelles et sexistes. 

Condamner les violations commises par toutes les parties belligérantes et les exhorter à : 

  • Cesser immédiatement toutes les attaques contre les civils et les infrastructures civiles, y compris les attaques aveugles, les exécutions sommaires, les viols et les violences sexuelles généralisés à l'encontre des femmes et des filles, ainsi que la destruction des habitations, des écoles, des hôpitaux, des marchés et des lieux de culte. 
  • Mettre immédiatement fin à toutes les exactions résultant des sièges de certaines villes, en particulier au Kordofan, faciliter l'acheminement de l'aide humanitaire et garantir un passage en toute sécurité aux civils qui tentent de fuir les violences.
  • Faciliter l'accès rapide, sans restriction et sans entrave des acteurs humanitaires afin de garantir que l'aide parvienne à toutes les personnes dans le besoin, protéger le personnel et les installations humanitaires, et mettre fin à toutes les attaques contre les travailleurs humanitaires et les professionnels de santé, notamment les membres des cellules d'intervention d'urgence (ERR). 
  • Mettre fin aux attaques et au harcèlement dont sont victimes les activistes, les journalistes, les représentants de la société civile et les défenseur⸱ses des droits humains soudanais, tant au Soudan qu'à l'étranger. 
  • Rétablir les services de communication dans tout le Soudan, mettre fin aux coupures d'Internet qui portent atteinte au droit à l'information du peuple soudanais, entravent la prestation des services humanitaires et d'urgence, compromettent la sécurité et la protection des civils et empêchent le suivi et le signalement indispensables des exactions perpétrées en ce moment.

Promouvoir la justice et la responsabilité 

  • Fournir tous les moyens nécessaires et apporter un soutien total à tous les efforts visant à mener des enquêtes et à garantir que les responsables rendent des comptes, y compris les travaux de la Mission internationale indépendante d'enquête sur le Soudan mise en place par le Conseil des droits de l'homme des Nations unies
  • Veiller à ce que la Cour pénale internationale (CPI) dispose des ressources nécessaires et d'un soutien politique sans réserve pour mener à bien sa mission, et faire pression pour que sa compétence soit étendue aux crimes internationaux commis sur l'ensemble du territoire soudanais.² 
  • Entamer un dialogue avec les parties belligérantes et les États voisins afin de faciliter l'accès de tous ces mécanismes visant à établir les responsabilités aux territoires sous leur contrôle. 
  • Renforcer le recours à la juridiction universelle pour enquêter sur les auteurs de violations graves au Soudan et les poursuivre en justice, et veiller à ce qu'ils ne trouvent pas refuge dans les États membres de l'UE. 

Soutenir les civils, les défenseur⸱ses des droits humains, la société civile et les journalistes soudanais 

  • Veiller à ce qu'une consultation authentique et élargie soit menée auprès des défenseur⸱ses des droits humains et des organisations de la société civile au Soudan, y compris les acteurs humanitaires locaux et les journalistes, et à ce que leurs points de vue et leurs préoccupations soient pris en compte dans tout processus de paix ou toute autre prise de décision les concernant. [2] 
  • Garantir la protection et le soutien aux personnes fuyant le Soudan, en mettant en place des voies d'accès sûres et régulières, et en incitant les pays voisins à faire de même, en ouvrant leurs frontières aux réfugiés soudanais. Tous les États devraient s'abstenir de renvoyer des ressortissants soudanais au Soudan ou vers tout autre pays tiers où ils risqueraient d'être renvoyés au Soudan. 
  • Veiller à apporter un soutien essentiel à long terme aux DDH soudanais, y compris les journalistes (notamment ceux en exil), afin qu'ils puissent poursuivre leur travail essentiel. Soutenir les programmes de relocalisation des défenseur⸱ses des droits humains, offrir un refuge sûr à celles et ceux qui sont en danger et mettre en place des voies légales d'accès à l'asile. 

Amnesty International

Christian Solidarity Worldwide

Human Rights Watch

Free Press Unlimited

Front Line Defenders

International Federation for Human Rights (FIDH)

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[1] Voir les conclusions du Conseil du 20 octobre 2025, qui soulignent l’engagement déclaré de l’Union européenne et des États membres en faveur d’un « engagement accru », notamment pour « garantir un accès humanitaire rapide, sans entrave et durable ainsi que la protection des civils sur l’ensemble du territoire soudanais… [et] rétablir et renforcer l’État de droit, la responsabilité, le respect du droit international, y compris le droit international humanitaire et le droit relatif aux droits humains, ainsi que la justice au Soudan ». En parallèle, la résolution du Parlement européen, du 27 novembre 2025, met en évidence les nombreuses préoccupations en matière de droits humains et d'aide humanitaire au Soudan, et invite l'Union européenne et ses États membres à « redoubler d'efforts diplomatiques auprès des deux parties belligérantes et à utiliser tous les instruments à leur disposition pour garantir l'accès à tous les mécanismes visant à établir les responsabilités, afin de réagir de toute urgence aux graves violations des droits humains et du droit international humanitaire commises au Soudan et de demander des comptes aux auteurs de ces violations ». Tout récemment, lors de la 61e session du Conseil des droits de l'homme des Nations unies (CDH) en février 2026, l'Union européenne a appelé à ce que les auteurs d’exactions rendent des comptes, invoquant « les attaques illégales contre les civils, les infrastructures civiles et les opérations humanitaires, qui causent des souffrances indicibles au peuple soudanais depuis trois ans ».

[2] Voir African Centre for Justice and Peace Studies and Sudan Human Rights Monitor, Memorandum to the Sudan Conference, Berlin, 15 avril 2026, 7 avril 2026 (également disponible en arabe).